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Jeudi,

Jeudi, 19h25. Aéroport de Pointe-à-Pitre, Guadeloupe. L’embarquement du vol AF 4153 pour Paris Roissy Charles-de-Gaulle vient de se terminer.

Jeudi, 19h30 : « Mesdames messieurs bonjour, c’est votre commandant qui vous parle. Je suis heureux de vous accueillir à bord et encore plus heureux de vous annoncer que nous sommes parfaitement dans les temps pour un départ à l’heure prévue. Le temps est sec, nous avons une excellente visibilité et une absence quasi-totale de vent. Juste un petit souci, nous attendons encore un passager qui ne s’est pas présenté à l’embarquement. Des annonces sont faites dans l’enceinte de l’aéroport, dès que nous serons au complet je lance la procédure de décollage ».

19h45 : « Mesdames et messieurs, c’est encore votre commandant. Pas de chance, le passager que nous attendions n’a pas donné signe de vie mais il avait enregistré un bagage, que nous allons devoir débarquer ».

20h05 : Mesdames, messieurs, votre commandant. Nous avons pu identifier et évacuer le bagage de notre voyageur mystère, mais entre temps une de nos passagères a dû quitter l’avion, ne se sentant pas très bien. Elle a été conduite au centre de soins et je suis en attente d’un accord du médecin qui l’examine pour lui faire réintégrer l’avion… ».

20h25 : Mes amis, le commandant. Bon, eh bien comme on pouvait le craindre, la passagère n’est pas en mesure de continuer avec nous, il va nous falloir rechercher ses bagages et les débarquer à leur tour. Le personnel de bord, faites-lui une ovation, va passer auprès de vous pour vous servir une collation ».

20h50 : Salut tout le monde, c’est Jean-Yves. Oui, mon prénom c’est Jean-Yves. Vous n’allez pas me croire mais apparemment tout est OK, pas de valise indésirable, tout le monde se porte bien, on va pouvoir quitter l’île. Et pour info, je vais mettre la chaudière au maximum pour qu’on rattrape un peu du temps perdu et vous allez pouvoir roupiller tranquilles ».

Vendredi, 8h15 : « Coucou les petits loups, c’est l’heure de se réveiller ! Bon, juste pour vous dire que Tonton Jean-Yves a super bien bossé, que la chaudière a donné tout ce qu’elle a pu et qu’on survole actuellement les falaises d’Etretat. Non non, pas la peine de regarder, il fait encore nuit noire, vous verrez que dalle ».

8h20 : « Les mecs, je suis dégoûté. Non mais vraiment dégoûté, là. J’ai grillé du kéro pendant six heures comme un malade, et ils me mettent cinquième. Cinquième ! Bon, concrètement ça veut dire qu’on va jouer au tourniquet pendant une plombe. Bonne nouvelle pour ceux qui sont sur la gauche de l’appareil, vous allez réviser votre géographie de la région parisienne. Les autres, dans le cul Lulu ! »

9h30 : « Putain j’y crois pas, on est posés ! Mais c’est pas encore la fête du slip, parce qu’on vient de me dire que la passerelle est pas prête ! En même temps, on n’est plus à un quart d’heure près, hein… ».

Et ce n’est qu’à 9h55 que Jean-Yves, notre nouveau pote, nous a annoncé que nous étions désormais solidement arrimés au Terminal D, qu’en principe il ne pourrait plus nous arriver grand-chose, qu’il était content de lui. Et accessoirement qu’il venait de boucler son dernier vol, après 31 ans d’une carrière qu’il avait voulue la plus rigolote possible, parce que merde après tout, ça sert à rien de s’énerver même quand tout va mal. Et que puisqu’on voulait tout savoir, ce soir, il irait sans doute se taper une choucroute.

Du coup, j’ai fait pareil. Et j’ai vidé une bouteille de Gewürtzraminer à sa santé.