vaccin

C'était décidé. On était d'accord. Le vaccin contre la grippe A ne passerait pas par nous. Et encore moins par notre enfant.

Et puis il y a eu ce coup de téléphone.

La donne a changé. Ma soeur vient d'accoucher.

Bon, plantons le décor quand même. Ma soeur, évidemment, je l'aime. C'est le même sang qui coule dans nos veines, on est issus du même moule. Encore que, quand on nous regarde, on est en droit d'en douter. Aussi fine que je suis bien en chair, aussi raisonnable que je suis épicurien. Intellectuellement aussi : scientifique et bosseuse contre littéraire affecté d'un baobab dans la main. Douée pour le sport, la danse, face à un handicapé chronique du mouvement qui swingue et nage comme une enclume. Amoureuse de la campagne et de la chaleur quand je recherche le frais en pleine ville. Autant dire qu'on ne se voit pas beaucoup, elle sur la Côte et moi au nord de la Loire.

Bref. Ma soeur vient d'avoir un bébé. Tout s'est déroulé à merveille pour la maman comme pour le bout de chou, un beau gaillard de 3,5 Kg qui se porte comme un charme. Evidemment, je l'ai appelée pour la féliciter.

Mais rapidement, après les banalités d'usage dans ce genre de situation, la conversation a pris une tournure à laquelle je ne m'étais pas préparé, mais qu'avec le recul j'aurais dû deviner. "Euh, Charlie, ça m'ennuie beaucoup de te demander ça, mais... maman m'a dit que vous n'aviez pas prévu de vous faire vacciner...".

Bah oui. Pas prévu parce que pas convaincu, mais alors pas du tout. Ni par le vaccin lui-même, ni par le discours confus qui a entouré sa mise sur le marché. Préparé à la va-vite et à peine testé, les spécialistes se demandent encore jusqu'à quel point il serait efficace (certains parlent de 50 %, d'autres avancent qu'il n'empêcherait pas la transmission du virus au cas où le coquin serait passé au travers des mailles du filet). Et surtout personne ne sait quels effets secondaires il pourrait éventuellement générer. Il y a quelques années, on vaccinait à tour de bras contre l'hépatite B sans se douter que des cas de sclérose en plaques se déclareraient un jour à cause de ces injections...

Comprenons-nous bien, je ne suis pas de ceux qui mettent systématiquement en doute les incitations au principe de précaution véhiculées par le corps médical. Je ne veux pas pécher par excès de méfiance. Je sais parfaitement que le principe même de la médecine consiste en l'intrusion d'un désordre (le médicament) dans le corps du patient, pour en éliminer un autre (sa maladie). Je mesure très bien ce qu'on appelle un rapport bénéfice-risque.

Sauf que là, le rapport, je le trouve vraiment flou.

D'autre part, je déteste plus que tout cette tendance (bien française) au catastrophisme ambiant qui consiste à dire à tout le monde "tu vas mourir" alors que les chiffres démontrent, chaque jour un peu plus, que l'immense majorité des personnes atteintes s'en sortent comme après un bon gros rhume. Ah, bien sûr, il y a des cas un peu plus extrêmes, ce matin encore on apprend dans le journal que 22 personnes sont mortes suite à des complications issues du H1N1 et que dans les hôpitaux, les services de réanimation ne désemplissent pas. Mais tout cela est-il vraiment nouveau ? Chaque année, des centaines de virus similaires font les mêmes ravages. C'est triste mais c'est ainsi : des gens meurent de pathologies dont d'autres (là encore, l'immense majorité) réchappent : des bronchites, des infections urinaires... et la grippe saisonnière pour laquelle il existe aussi un vaccin.

La plupart des médecins que je connais sont, peu ou prou, d'accord avec ma vision des choses. Ils avouent à demi-mot qu'ils font leurs vaccins à contrecoeur, dans une logique professionnelle mais certainement pas personnelle. Le problème c'est que ma soeur en fréquente d'autres et que leurs convictions sont diamétralement opposées. OK, chacun sa façon de voir les choses, chacun ses convictions, chacun sa foi. Toujours est-il que le deal est désormais le suivant : "Charlie, si tu veux voir mon bébé à Noël, faites-vous vacciner, toi et ta famille".

Je n'ai évidemment pas envie de me fâcher avec ma soeur, ni de rater le réveillon. Je comprends tout à fait cette volonté d'offrir un maximum de protection à un nouveau-né auquel on ne pourra pas donner de Tamiflu s'il présente des symptômes. Il est parfaitement légitime de ne pas vouloir l'exposer à un risque. J'aurais juste aimé que les choses prennent une autre forme que celle d'un ultimatum. Aussi élégamment présenté soit-il.

Nous irons donc à la rencontre des aiguilles. Mais si, dans dix ans, j'apprends que mon fils développe une tumeur au cerveau, semblable à celle de gens qui se sont faits vacciner, je me dirai sans doute que c'est cher payé pour un repas de Noël.